Gender fluid : de quoi parle-t-on exactement

La tribune de Kostia Lennes – Docteur en Sociologie

Article publié en août 2023, pour Mazars

 Le terme de «  gender fluid » désigne une navigation  entre deux genres. C’est une thématique qui m’intéresse tout particulièrement, car j’ai eu l’occasion de creuser le sujet dans le cadre de mes recherches en études de genre. Je constate que, malgré une apparente inclusion de la société, les personnes dont l’identité de genre diffère avec la norme sont encore très marginalisées, voire violentées. Analysons ensemble en quoi consiste la fluidité de genre et ses enjeux, notamment chez la jeune génération ! 

La fluidité de genre : un terme en cours de définition  

Il n’existe pas, à ce jour, de définition officielle quant au terme de « gender fluid ». Toutefois, on peut s’accorder à dire qu’il est relatif au fait de ne pas s’identifier totalement dans un genre ou dans un autre. Autrement dit : la fluidité de genre se traduit par une navigation du genre masculin au genre féminin. Cela signifie que la personne ne se sent pas appartenir à un genre de façon permanente. Cela va dépendre des situations. 

Par exemple, un individu peut choisir de se définir uniquement comme homme dans la sphère professionnelle (en gardant les codes de genre qui lui ont été assignés à la naissance, notamment le style vestimentaire dit « masculin ») et, lorsqu’il sent qu’il a la possibilité d’exprimer d’autres identités, dans une sphère plus intime, il migre vers le genre féminin, auquel il s’identifie également.  

Il faut garder en tête que les personnes se qualifiant comme « gender fluid » épousent vraiment les deux genres, en fonction des contextes dans lesquels elles se trouvent et de comment elles se sentent.  Elles veulent pouvoir avoir le choix d’arborer une identité ou une autre. 

Il n’y a pas de pronom figé 

Il n’y a pas véritablement de règles concernant les pronoms chez les gender fluids. Certaines personnes ne vont pas corriger la boulangère, ni même leurs collègues de travail, si ces derniers utilisent un qualificatif exclusivement masculin ou féminin. D’autres vont demander à ce qu’on utilise un pronom féminin ou masculin de manière alternative, selon le genre auquel s’identifie la personne à l’instant T.  

Dans le cadre de mon travail, il m’est arrivé de lire des biographies où l’auteur commençait par un pronom et terminait par un autre, car il se sentait tout simplement identifié dans les deux genres. 

Globalement, on va plutôt utiliser le pronom « iel », car il est neutre. Il permet de voyager entre deux genres et d’éviter d’avoir à choisir ! D’ailleurs, un nombre croissant de personnes utilisent ce pronom dans leur signature. Lorsque j’ai commencé mes recherches dans les études de genre en 2018, c’était assez peu fréquent. Depuis, je constate que cela se démocratise de plus en plus. Je le vois notamment dans les biographies Twitter : ce qualificatif n’est plus uniquement utilisé par des personnes militant pour le mouvement LGBT, il se démocratise à plus grande échelle, même chez des personnes qui ne vont pas forcément en faire leur cheval de bataille. C’est simplement un qualificatif qu’elles utilisent pour se désigner. 

Personnellement, je trouve que le pronom utilisé en anglais pour qualifier les gender fluids, soit « they » ou « them » est assez intéressant. C’est un pronom pluriel, sans distinction de genre : on ne fait pas le choix entre le masculin ou le féminin, c’est beaucoup plus neutre ! Dans le pronom « iel », on entend il et elle, donc la notion des genres est plus explicite.  

Non binarité et fluidité de genre : comment faire le distinguo 

La différence entre non-binarité et fluidité de genre est peu claire pour beaucoup de gens, voire inexistante pour certains. Une fois de plus, comme il s’agit de définitions récentes, elles ne sont pas fixes et diffèrent selon les individus. Personnellement, je considère que la non-binarité est le refus d’appartenir à un genre, qu’il soit féminin ou masculin. On pourrait même dire que la non-binarité serait un autre genre à part entière.  

La fluidité de genre, quant à elle, se distingue par le fait qu’elle accepte aussi bien le genre féminin que masculin. Elle se traduit par l’envie de ne pas se fixer dans l’un ou dans l’autre, et de voyager entre les deux. Lorsqu’on est gender fluid, on manifeste l’envie d’être libre, de ne pas être catégorisé comme homme ou femme. Lorsqu’on est non-binaire, on n’est ni l’un ni l’autre. 

La nouvelle génération aborde l’identité de genre de manière plus ouverte… 

Le rapport au genre et à la sexualité est en train d’évoluer : la fluidité de genre fait partie des sujets auxquels on offre de la visibilité à notre époque, sur les réseaux sociaux, au cinéma, etc. Tandis que chez les générations précédentes, les parents coupaient la télé ou zappaient lorsqu’ils considéraient qu’il n’était pas bon de parler de certains sujets, on ne consomme plus l’actualité de la même manière chez les plus jeunes. Ils ont la possibilité de visionner les contenus de manière indépendante, et ont accès à davantage d’informations.  

Par ailleurs, les questions d’identité de genre sont abordées de manière beaucoup moins taboue aujourd’hui, notamment chez les jeunes, qui n’hésitent pas à aborder leur sexualité sur les réseaux sociaux. Dans l’espace public, également, la parole se libère. Toutefois, cette liberté reste, à mon sens, cantonnée à certains milieux et certaines sphères sociales.  

… Mais la discrimination de genre reste encore très présente dans la sphère publique  

Malheureusement, nous sommes encore dans une société où des propos homophobes et transphobes (dont sont victimes, entre autres, les gender fluids) sont encore véhiculés. Je pense notamment à une émission comme Touche pas à mon poste, ouvertement discriminatoire à l’égard de la communauté LGBT.  

Sous couvert d’inviter des chroniqueurs appartenant à cette catégorie, des propos humiliants et extrêmement condamnables sont tenus [En 2017, Cyril Hanouna a fait un canular téléphonique sur le plateau de l’émission, en postant une fausse annonce dans laquelle il se faisait passer pour un jeune bisexuel à la recherche de l’amour. Le chroniqueur avait également formulé des propos transphobes à l’égard des hommes transgenre, suite à l’apparition d’un émoji « homme enceint », ndlr.].  

Il faut donc rester vigilant, car ce n’est pas parce que les séries TV, la publicité ou les réseaux sociaux donnent davantage de visibilité aux personnes gender fluid ou autres, issues de la communauté LGBT, que les discriminations ne persistent pas. La preuve en est, les gender fluids et trans reçoivent régulièrement des vagues d’insultes, et ce de la part d’un public jeune ! C’est notamment le cas pour Bilal Hassani, un jeune chanteur gender fluid qui reçoit quotidiennement des menaces de mort.  

À mon sens, le fait qu’on parle beaucoup plus librement des différentes notions de genre est très positif, mais cela n’est pas sans risque. Les personnes autrefois minorisées apparaissent sur le devant de la scène et s’exposent donc malheureusement à plus de critiques. Selon le dernier rapport SOS homophobie, le nombre de témoignages de personnes victimes de transphobie a doublé entre 2021et 2022. Les agressions physiques et verbales continuent d’augmenter.  

Les personnes gender fluid n’échappent pas à ces vagues de violences : elles sont agressées du fait de ne pas s’en tenir au genre qu’on leur a assigné à la naissance. En somme, elles ne sont pas conformes aux normes et à ce qu’on attend d’elles dans la société.  

Un travail de sensibilisation reste à faire  

Je trouve qu’il y a encore beaucoup de travail à faire quant à la sensibilisation sur des sujets liés à la transphobie et à l’homophobie. Selon moi, il s’agirait de mener des actions « à la racine », en intervenant dans les établissements scolaires pour sensibiliser les décisionnaires de demain.  

Il y a un an, un jeune adolescent mettait fin à ses jours suite à une série d’agressions homophobes. Le ministre de l’Éducation, Pap Ndiaye, a versé quelques larmes mais, globalement, aucune action n’a été menée.  

À l’heure actuelle, il y a extrêmement peu d’éducation sexuelle dans les établissements. L’éducation nationale n’a en aucun cas pris à bras le corps les violences à l’égard des communautés LGBT ou, de manière plus générale, la question des agressions sexuelles. C’est pourtant en éduquant qu’on évite les dérives.  

Il est d’ailleurs prouvé qu’à l’adolescence, les cerveaux sont plus réceptifs qu’à l’âge adulte. Cela me semble notamment lié au fait que les jeunes sont moins politisés et sont donc plus à même d’ouvrir leur champ de vision, si on leur en donne la possibilité.  

Malheureusement, la tendance est plutôt à l’inverse actuellement, peu importe le milieu social dont les jeunes proviennent.  

Malgré les apparences, la jeune génération reste assez conservatrice, quelle que soit sa classe sociale  

Dans son livre Les Choses sérieuses. Enquête sur les amours adolescentes, la sociologue Isabelle Clair analyse des jeunes âgés de 15 à 20 ans et leur rapport à l’amour. Ils sont issus de 3 milieux différents, des quartiers chics urbains aux banlieues populaires, en passant par les zones rurales.  

Le résultat de cette enquête démontre que, quel que soit leur milieu d’origine, ces jeunes sont assez conservateurs : le couple « normal », selon eux, est un couple hétérosexuel, monogame, qui se marie… En résumé, il y a assez peu de places pour les personnes qui sortent des codes normatifs du système. Cela explique potentiellement pourquoi les gender fluids, entre autres, subissent encore des violences.  

Les outils que l’on pourrait mettre en place  

Je parlais précédemment de sensibilisation des jeunes au sein des établissements scolaires. On pourrait même aller encore plus loin, en allant former le personnel des collèges et lycées, afin qu’ils puissent eux-mêmes montrer l’exemple et apporter des outils de non-discrimination aux élèves : comment s’adresse-t-on à une personne trans ou non binaire ? Est-ce qu’on appelle une personne gender fluid par le genre qu’elle souhaite utiliser ? En somme, la question est de se dire : comment sensibilise-t-on les adultes pour qu’ils sensibilisent les enfants à leur tour, en vue d’une société plus inclusive ? 

Je pense qu’il serait également important que les intervenants extérieurs qui viennent sensibiliser sur ces sujets puissent venir sur un temps long, pas juste une ou deux heures ! D’une part, car c’est bien trop court pour réellement éduquer sur ces questions et, d’autre part, car cela permettrait aux jeunes de se sentir plus à l’aise : ce sont des sujets intimes et on doit se sentir suffisamment en confiance pour pouvoir en parler.  

N’oublions pas que les jeunes d’aujourd’hui seront les décideurs de demain, et que nous pouvons leur offrir des outils permettant de construire une société plus ouverte, acceptant les identités de chacun. A l’heure actuelle, le conservatisme grimpe un peu partout en Europe, mais ce n’est pas une fatalité en soi !  

À mon sens, les questions comme la fluidité de genre sont encore traitées de manière superficielle aujourd’hui. C’est de l’ordre de la représentation scénique : la pride, l’Eurovision, les séries… Dans ce cadre-là, les personnes homosexuelles, gender fluid ou trans vont être acceptées, car elles correspondent à un imaginaire, à une performance artistique et je dirais même à un folklore, pour certains.  

Dans la vie quotidienne, c’est tout autre chose ! Sortir dans l’espace public quand on est gender fluid, gay ou lesbienne par exemple, et que l’on renvoie une image différente, ce n’est pas évident, parce qu’il y a encore beaucoup d’incompréhension et de désinformation. Si aujourd’hui, vous voyez une personne se disant gender fluid, avec une apparence d’homme, habillée en femme, il n’est pas certain que tout le monde comprenne et tolère.  

D’après les derniers chiffres émis par SOS homophobie, le nombre de cas de transphobie a augmenté de 35% en 2023, par rapport à 2021. [Cela inclut les gender fluids, qui subissent, eux aussi, des agressions liées à leur apparence et à leurs choix de vie, ndlr.]. On est donc encore loin d’une société inclusive : d’où l’importance d’une sensibilisation à grande échelle !  

Kostia Lennes est doctorant en anthropologie à l’Université Libre de Bruxelles et en sociologie à l’Université Paris Cité. En 2015 et 2016, il a mené un travail de terrain au Mexique sur les trajectoires d’hommes gays et migrants de retour des États-Unis. Sa recherche doctorale, commencée en 2018, porte sur la relation escort-client dans le contexte de la prostitution masculine sur Internet à Paris.  

Partager cet article

Chili : pourquoi la nouvelle génération est-elle résolument féministe ?

Chili-mouvement-feministe-GenZ2

C’est un fait : les jeunes femmes chiliennes veulent mettre fin à l’héritage pinochétiste sévissant dans le pays, profondément marqué par le sexisme. Ainsi, depuis quelques années, on assiste à l’essor de mouvements féministes portés par la jeune génération, luttant contre les violences à l’égard des femmes. La parole se libère progressivement grâce à ces jeunes militantes. Elles souhaitent ouvrir un nouveau chapitre : celui d’une société plus égalitaire, où les femmes seraient traitées à l’égal de leurs concitoyens. Pour nous aider à y voir plus clair, Isabel Castillo et Lucia Miranda Leibe, deux jeunes chercheuses spécialisées sur la question des inégalités de genre, nous livrent leurs éclairages. Lumière sur la Gen Z au Chili : une génération résolument féministe.

Petite piqûre de rappel sur la lutte des femmes au Chili au cours de l’histoire 

« L’engagement féministe est ancré dans l’ADN chilien depuis plusieurs siècles, et se poursuit de génération en génération » explique Isabel Castillo, dont les travaux de recherche portent notamment sur l’impact des mobilisations féministes sur la société chilienne1

Si au début du XXe siècle, le pays voit naître ses premiers mouvements féministes à l’instar du MEMCH (un mouvement en faveur de l’émancipation de la femme chilienne luttant, entre autres, pour le droit de vote et un meilleur accès à l’éducation), le régime de Pinochet met brutalement un terme à cet essor. L’homme politique prend le pouvoir par un coup d’État en 1973, renversant le président socialiste en place, Salvador Allende. Les militantes sont alors arrêtées, persécutées, torturées et beaucoup sont contraintes à l’exil.  

Malgré ce régime autoritaire, les féministes se battent contre leur ostracisation et luttent pour leur liberté, à la maison comme dans la sphère sociale. Elles dénoncent les viols et les humiliations sexuelles que subissent les militantes au sein des centres de détention, et militent pour le droit à l’avortement. Cela fait suite à une mesure radicale prise par Augusto Pinochet en 1989, interdisant tout type d’interruption volontaire de grossesse (l’IVG était autorisée pour motifs médicaux depuis 1931). Il faudra attendre 2017 pour que la donne change ! Les femmes ont aujourd’hui un accès partiel à l’avortement, en cas de viol ou de risque de santé. 

«  Le slogan des féministes sous la dictature était le suivant  : « democracia en el país, en la casa y en la cama » (démocratie dans le pays, à la maison et dans le lit) » précise Isabel Castillo. D’après la chercheuse, ces paroles résonnent encore aujourd’hui pour les femmes, car elles vivent toujours au sein d’une société sexiste, aussi bien dans leur foyer que dans toutes les strates sociales. 

La Gen Z au Chili : digne héritière de ses aînées  

À l’heure actuelle, la jeune génération s’indigne de la très lente progression législative en matière de droits de femmes et continue de protester contre le système en place, à l’instar de ses prédécesseuses. « À titre d’exemple, jusqu’en 2020, le système juridique chilien était très conservateur en matière de violence domestique. Plutôt que de punir l’agression réalisée par le conjoint, l’idée était d’inciter à la réconciliation, au nom de l’unité familiale. On privilégiait ainsi les processus de médiation, même lorsque les femmes avaient été extrêmement violentées par leur mari. En somme, bon nombre d’agresseurs restaient impunis pour leurs actes. » précise Isabel. En effet, ce n’est qu’en 2020 que le terme de féminicide est apparu dans la loi chilienne, s’accompagnant d’une augmentation des peines applicables en cas de violence domestique.  

En d’autres termes, la société chilienne reste assez conservatrice. Les violences sexistes subsistent un peu partout, notamment au sein des universités. À ce titre, un « #Meetoo étudiant » émerge depuis quelques années. Le mouvement dénonce les agressions sexuelles que subissent les jeunes femmes au sein des établissements, aussi bien de la part de leurs camarades que du corps enseignant. 

Printemps 2018 : le « mai féministe » libère la parole 

Depuis 2011, les universités chiliennes font l’objet de grands mouvements étudiants protestataires. Si au début des années 2010, les jeunes se mobilisaient par milliers dans les rues pour dénoncer un système beaucoup trop inégalitaire pour les étudiants issus des classes populaires (manque de subventionnement et privatisation des établissements, frais d’inscription exorbitants…), en demandant un accès libre et gratuit à l’université, les protestations ont pris une autre tournure en 2018.  

Il s’agissait alors de libérer la parole sur les agressions sexuelles se produisant dans le milieu universitaire, mais aussi de demander davantage de régulation en la matière. En somme, les étudiantes ont levé le poing contre l’absence de protocoles destinés à protéger les femmes dans le milieu universitaire. 

« Il y a eu un véritable tremblement de terre au sein des universités du pays, lorsqu’en avril 2018, un groupe de jeunes féministes se sont insurgées contre les agressions sexuelles ayant eu lieu au sein de l’université Australe du Chili, à Valdivia. » explique Lucia Miranda Leibe, chercheuse à l’université catholique Silvia Henriquez (dont les travaux de recherche portent, entre autres, sur les mobilisations féministes dans le milieu étudiant2). « C’est ce que l’on a appelé le  » mai féministe » »  ajoute Isabel Castillo. 

Les mobilisations étudiantes de Valdivia dénonçaient le laxisme dont avait fait preuve le conseil académique de l’établissement, suite aux accusations portées contre Alejandro Yáñez Cárcamo, un professeur de biologie impliqué dans plusieurs affaires d’agressions sexuelles. Lorsqu’il a été annoncé que l’agresseur allait « simplement » être muté dans un autre département en guise de sanction, un grand nombre d’étudiantes se sont rassemblées pour protester contre cette peine, beaucoup trop légère selon elles. Ces dernières obtinrent gain de cause quelque temps plus tard : une enquête plus approfondie fut menée, conduisant au renvoi et à la destitution de Cárcamo. 

« Il y a eu un effet boomerang suite à cela » précise Lucia Miranda Leibe. Progressivement, d’autres jeunes femmes se mettent à dénoncer les mêmes pratiques au sein de leurs établissements. « Face à ces violences, les jeunes militantes réclamaient davantage de mesures pour pénaliser les abus physiques, avec des sanctions concrètes contre les agresseurs, qui n’étaient jusqu’ici pas inscrites dans la loi chilienne.» ajoute-t-elle. 

La vague féministe s’étend progressivement à toute la société chilienne…  

Nul doute, l’événement de Valdivia a eu un effet domino sur les universités et, plus généralement, sur la société. La jeune génération, en particulier, a commencé à mettre en lumière les violences que subissent les femmes au quotidien. Au fur et à mesure, d’autres mouvements militants se joignent aux protestations, notamment des groupes en faveur de la dépénalisation de l’avortement, de la lutte contre le féminicide ou contre les stéréotypes de genre. 

« Les protestations se sont élevées dans toutes les sphères sociales et les langues ont commencé à se délier, à l’instar de #Meetoo qui avait émergé l’année précédente.  Beaucoup de femmes se sont identifiées à ce que vivaient les jeunes étudiantes, car cela faisait écho aux violences qu’elles subissaient dans leur foyer ou à l’extérieur. » décrit Isabel Castillo.  

Comme l’explique la chercheuse, ce mouvement – que l’on pourrait qualifier de second mai 68 – a libéré la parole au sein de la jeune génération chilienne. Plusieurs milliers de femmes se sont mises à défiler dans les rues pour protester contre l’inaction de l’État et des instances juridiques en matière de sexisme. Elles s’insurgeaient du fait qu’aucune loi ni protocole était mis en place pour protéger les femmes des violences de genre dans le pays.  

<h3>Quelques exemples de revendications </h3> 

Voici quelques-unes des demandes formulées par la jeune génération chilienne en matière de justice sociale pour les femmes : 

  • Arrêter de subventionner les hôpitaux refusant d’appliquer la loi sur l’interruption de grossesse et, de manière plus globale, étendre le champ de l’IVG à toutes les femmes (et non seulement celles qui risquent leur santé). 
  • Une perception plus équitable de revenus (selon l’Organisation de coopération et de développement économiques, environ 65% des hommes ont un emploi rémunéré, contre 47% des femmes3). 
  • Une meilleure représentation des femmes au sein de l’université (d’après une récente enquête, les femmes ne représentent que 45% du corps professoral. En outre, elles sont embauchées à 24,5 heures par semaine, contre 24,9 pour les hommes4). 
  • Une loi concrète contre les agressions sexuelles. Au Chili, le harcèlement sexuel n’est puni par la loi que dans le cadre des relations de travail et la justice est qualifiée de très laxiste envers les agresseurs. L’affaire Martin Pradenas en est la preuve : la peine du jeune homme, s’élevant initialement à 20 ans de prison, a finalement été annulée par la Cour suprême,  malgré des agressions sexuelles avérées contre 5 femmes âgées de 13 à 21 ans. 

… Jusqu’à l’ « estallido social » (explosion sociale) 

À plus grande échelle, d’autres inégalités ont été mises à nu dans le pays, en particulier l’immense fracture sociale se dessinant depuis de nombreuses années. Le 18 octobre 2019, des lycéens de Santiago ont décidé de ne pas payer leur titre de transport, suite à l’augmentation du prix du ticket de métro à hauteur de 30 pesos (soit 35 centimes d’euros : une somme conséquente pour la classe populaire chilienne vivant dans une extrême précarité). Cette mesure – finalement annulée par le gouvernement – a fait émerger un débat plus profond au sein de la société chilienne, à savoir l’extrême libéralisation d’un système creusant chaque jour un peu plus les inégalités. 

À l’instar du mouvement estudiantin féministe, cette action coup de poing s’est propagée dans l’ensemble du pays et des milliers de jeunes se sont mis à manifester contre un pouvoir beaucoup trop répressif et inégalitaire. 

Aujourd’hui, la Gen Z chilienne n’hésite pas à montrer son mécontentement lorsqu’elle le juge nécessaire, afin de dénoncer les injustices sociales. « C’est dans ce contexte qu’est né le mouvement de Las Tesis, un collectif de jeunes femmes dont la chorégraphie et le slogan « le violeur, c’est toi » sont devenus viraux dans le monde entier ». explique Lucia Miranda Leibe. 

Las Tesis ou l’illustration d’un « ras le bol » collectif 

Las Tesis est un collectif de jeunes femmes, originaires de Valparaiso, dont l’objectif est de sensibiliser aux violences sexistes que subissent les femmes au Chili. Elles se sont pour la première fois réunies le 25 novembre 2020 dans les rues de Valparaiso et de Santiago, à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes, en réalisant une chorégraphie et une chanson reprises par des femmes dans le monde entier. 

« Cette performance vise à mettre en lumière la façon dont l’Etat et les institutions juridiques gèrent – ou plutôt ne gèrent pas – les violences que subissent les femmes » précise Isabel Castillo. Comme le rappelle la ministre de la santé, Ximena Aguilera, une femme est victime d’agression sexuelle toutes les 14 minutes au Chili5.  

Le collectif de Las Tesis et d’autres associations féministes le déplorent : ces agressions sont également réalisées par les instances censées protéger les citoyennes, à savoir la police et les militaires. Par conséquent, lorsqu’elles scandent : « le violeur, c’est toi, ce sont les policiers, les juges, l’État, le président », elles font notamment référence aux viols, mutilations, abus et tortures que subissent les manifestantes, ainsi qu’aux violences domestiques. Les manifestantes se sont ainsi bandé les yeux en pointant un doigt accusateur, pour symboliser ce que l’État refusait de voir. 

On avance lentement mais sûrement 

Même si la jeune génération s’empare à bras le corps du traitement réservé aux femmes au sein de la société chilienne, il n’en reste pas moins un pays qui progresse lentement. « Pour mettre fin au sexisme, il est impératif d’assurer une éducation sexuelle au sein des établissements scolaires dès le plus jeune âge » recommande Lucia Miranda Leibe.  

 « Il n’y a pas – ou très peu – d’actions gouvernementales qui vont en ce sens à l’heure actuelle. Dans les universités, par exemple, les réactions face aux accusations d’agression sexuelles ont été diverses. Si certains établissements ont mis en place des secrétaires de genre visant à sensibiliser sur le sujet et à contrôler davantage les violences avec des protocoles plus stricts, d’autres au contraire, ont puni les jeunes étudiantes en les expulsant de l’université ! Pour couronner le tout, il y a encore beaucoup de professeurs victimes d’accusations qui sont restés à leur poste et continuent d’exercer. » ajoute la jeune chercheuse. 

Une lueur d’espoir se dessine néanmoins dans le pays, notamment grâce à l’élection d’un président de gauche, Gabriel Boric, qui met en avant les femmes dans sa politique : sur 24 postes au sein de son gouvernement, 14 ont été confiés à des femmes. On doit en partie son élection aux femmes de moins de 30 ans, séduites par le programme résolument féministe du candidat (lutte contre les violences faites aux femmes et aux personnes LGBTQIA+, service public de garde d’enfants, dépénalisation de l’avortement…).  

Toutefois, malgré le militantisme de la jeune génération chilienne, l’avancée en matière de justice sociale dans le pays reste encore limitée, comme le rappelle Lucia Miranda Leibe. « Le 4 septembre 2022, les chiliens ont rejeté massivement le projet d’une nouvelle constitution qui voulait en finir avec celle dont nous avions hérité sous Pinochet. Elle prévoyait, entre autres, de dépénaliser l’avortement ou de faire reconnaître travail domestique comme une source de revenus pour les femmes. »  

La société chilienne n’est peut-être pas prête pour ces changements majeurs, mais les jeunes citoyens n’en restent pas moins très engagés et continuent de se mobiliser pour démanteler l’héritage sexiste perdurant dans le pays. « Grâce aux réseaux sociaux, il est désormais plus difficile d’invisibiliser les femmes. Les violences sont dénoncées sur Twitter, Facebook ou YouTube à travers des manifestations ou des flashmobs par exemple, relayés un peu partout dans le monde. Je considère que c’est une avancée, même s’il reste encore de nombreux progrès à faire dans le pays à l’égard de la situation des femmes » conclut Lucia. Nous aussi, on y croit ! 

Partager cet article

Au Rayon Futur

Au-Rayon-Futur-1

Au Rayon Futur est un podcast visant à appréhender les innovations technologiques et responsables qui font bouger la grande distribution, et nous permettent de mieux consommer au quotidien.

Partager cet article