La tribune de Kostia Lennes – Docteur en Sociologie
Article publié en août 2023, pour Mazars
Le terme de « gender fluid » désigne une navigation entre deux genres. C’est une thématique qui m’intéresse tout particulièrement, car j’ai eu l’occasion de creuser le sujet dans le cadre de mes recherches en études de genre. Je constate que, malgré une apparente inclusion de la société, les personnes dont l’identité de genre diffère avec la norme sont encore très marginalisées, voire violentées. Analysons ensemble en quoi consiste la fluidité de genre et ses enjeux, notamment chez la jeune génération !
La fluidité de genre : un terme en cours de définition
Il n’existe pas, à ce jour, de définition officielle quant au terme de « gender fluid ». Toutefois, on peut s’accorder à dire qu’il est relatif au fait de ne pas s’identifier totalement dans un genre ou dans un autre. Autrement dit : la fluidité de genre se traduit par une navigation du genre masculin au genre féminin. Cela signifie que la personne ne se sent pas appartenir à un genre de façon permanente. Cela va dépendre des situations.
Par exemple, un individu peut choisir de se définir uniquement comme homme dans la sphère professionnelle (en gardant les codes de genre qui lui ont été assignés à la naissance, notamment le style vestimentaire dit « masculin ») et, lorsqu’il sent qu’il a la possibilité d’exprimer d’autres identités, dans une sphère plus intime, il migre vers le genre féminin, auquel il s’identifie également.
Il faut garder en tête que les personnes se qualifiant comme « gender fluid » épousent vraiment les deux genres, en fonction des contextes dans lesquels elles se trouvent et de comment elles se sentent. Elles veulent pouvoir avoir le choix d’arborer une identité ou une autre.
Il n’y a pas de pronom figé
Il n’y a pas véritablement de règles concernant les pronoms chez les gender fluids. Certaines personnes ne vont pas corriger la boulangère, ni même leurs collègues de travail, si ces derniers utilisent un qualificatif exclusivement masculin ou féminin. D’autres vont demander à ce qu’on utilise un pronom féminin ou masculin de manière alternative, selon le genre auquel s’identifie la personne à l’instant T.
Dans le cadre de mon travail, il m’est arrivé de lire des biographies où l’auteur commençait par un pronom et terminait par un autre, car il se sentait tout simplement identifié dans les deux genres.
Globalement, on va plutôt utiliser le pronom « iel », car il est neutre. Il permet de voyager entre deux genres et d’éviter d’avoir à choisir ! D’ailleurs, un nombre croissant de personnes utilisent ce pronom dans leur signature. Lorsque j’ai commencé mes recherches dans les études de genre en 2018, c’était assez peu fréquent. Depuis, je constate que cela se démocratise de plus en plus. Je le vois notamment dans les biographies Twitter : ce qualificatif n’est plus uniquement utilisé par des personnes militant pour le mouvement LGBT, il se démocratise à plus grande échelle, même chez des personnes qui ne vont pas forcément en faire leur cheval de bataille. C’est simplement un qualificatif qu’elles utilisent pour se désigner.
Personnellement, je trouve que le pronom utilisé en anglais pour qualifier les gender fluids, soit « they » ou « them » est assez intéressant. C’est un pronom pluriel, sans distinction de genre : on ne fait pas le choix entre le masculin ou le féminin, c’est beaucoup plus neutre ! Dans le pronom « iel », on entend il et elle, donc la notion des genres est plus explicite.
Non binarité et fluidité de genre : comment faire le distinguo
La différence entre non-binarité et fluidité de genre est peu claire pour beaucoup de gens, voire inexistante pour certains. Une fois de plus, comme il s’agit de définitions récentes, elles ne sont pas fixes et diffèrent selon les individus. Personnellement, je considère que la non-binarité est le refus d’appartenir à un genre, qu’il soit féminin ou masculin. On pourrait même dire que la non-binarité serait un autre genre à part entière.
La fluidité de genre, quant à elle, se distingue par le fait qu’elle accepte aussi bien le genre féminin que masculin. Elle se traduit par l’envie de ne pas se fixer dans l’un ou dans l’autre, et de voyager entre les deux. Lorsqu’on est gender fluid, on manifeste l’envie d’être libre, de ne pas être catégorisé comme homme ou femme. Lorsqu’on est non-binaire, on n’est ni l’un ni l’autre.
La nouvelle génération aborde l’identité de genre de manière plus ouverte…
Le rapport au genre et à la sexualité est en train d’évoluer : la fluidité de genre fait partie des sujets auxquels on offre de la visibilité à notre époque, sur les réseaux sociaux, au cinéma, etc. Tandis que chez les générations précédentes, les parents coupaient la télé ou zappaient lorsqu’ils considéraient qu’il n’était pas bon de parler de certains sujets, on ne consomme plus l’actualité de la même manière chez les plus jeunes. Ils ont la possibilité de visionner les contenus de manière indépendante, et ont accès à davantage d’informations.
Par ailleurs, les questions d’identité de genre sont abordées de manière beaucoup moins taboue aujourd’hui, notamment chez les jeunes, qui n’hésitent pas à aborder leur sexualité sur les réseaux sociaux. Dans l’espace public, également, la parole se libère. Toutefois, cette liberté reste, à mon sens, cantonnée à certains milieux et certaines sphères sociales.
… Mais la discrimination de genre reste encore très présente dans la sphère publique
Malheureusement, nous sommes encore dans une société où des propos homophobes et transphobes (dont sont victimes, entre autres, les gender fluids) sont encore véhiculés. Je pense notamment à une émission comme Touche pas à mon poste, ouvertement discriminatoire à l’égard de la communauté LGBT.
Sous couvert d’inviter des chroniqueurs appartenant à cette catégorie, des propos humiliants et extrêmement condamnables sont tenus [En 2017, Cyril Hanouna a fait un canular téléphonique sur le plateau de l’émission, en postant une fausse annonce dans laquelle il se faisait passer pour un jeune bisexuel à la recherche de l’amour. Le chroniqueur avait également formulé des propos transphobes à l’égard des hommes transgenre, suite à l’apparition d’un émoji « homme enceint », ndlr.].
Il faut donc rester vigilant, car ce n’est pas parce que les séries TV, la publicité ou les réseaux sociaux donnent davantage de visibilité aux personnes gender fluid ou autres, issues de la communauté LGBT, que les discriminations ne persistent pas. La preuve en est, les gender fluids et trans reçoivent régulièrement des vagues d’insultes, et ce de la part d’un public jeune ! C’est notamment le cas pour Bilal Hassani, un jeune chanteur gender fluid qui reçoit quotidiennement des menaces de mort.
À mon sens, le fait qu’on parle beaucoup plus librement des différentes notions de genre est très positif, mais cela n’est pas sans risque. Les personnes autrefois minorisées apparaissent sur le devant de la scène et s’exposent donc malheureusement à plus de critiques. Selon le dernier rapport SOS homophobie, le nombre de témoignages de personnes victimes de transphobie a doublé entre 2021et 2022. Les agressions physiques et verbales continuent d’augmenter.
Les personnes gender fluid n’échappent pas à ces vagues de violences : elles sont agressées du fait de ne pas s’en tenir au genre qu’on leur a assigné à la naissance. En somme, elles ne sont pas conformes aux normes et à ce qu’on attend d’elles dans la société.
Un travail de sensibilisation reste à faire
Je trouve qu’il y a encore beaucoup de travail à faire quant à la sensibilisation sur des sujets liés à la transphobie et à l’homophobie. Selon moi, il s’agirait de mener des actions « à la racine », en intervenant dans les établissements scolaires pour sensibiliser les décisionnaires de demain.
Il y a un an, un jeune adolescent mettait fin à ses jours suite à une série d’agressions homophobes. Le ministre de l’Éducation, Pap Ndiaye, a versé quelques larmes mais, globalement, aucune action n’a été menée.
À l’heure actuelle, il y a extrêmement peu d’éducation sexuelle dans les établissements. L’éducation nationale n’a en aucun cas pris à bras le corps les violences à l’égard des communautés LGBT ou, de manière plus générale, la question des agressions sexuelles. C’est pourtant en éduquant qu’on évite les dérives.
Il est d’ailleurs prouvé qu’à l’adolescence, les cerveaux sont plus réceptifs qu’à l’âge adulte. Cela me semble notamment lié au fait que les jeunes sont moins politisés et sont donc plus à même d’ouvrir leur champ de vision, si on leur en donne la possibilité.
Malheureusement, la tendance est plutôt à l’inverse actuellement, peu importe le milieu social dont les jeunes proviennent.
Malgré les apparences, la jeune génération reste assez conservatrice, quelle que soit sa classe sociale
Dans son livre Les Choses sérieuses. Enquête sur les amours adolescentes, la sociologue Isabelle Clair analyse des jeunes âgés de 15 à 20 ans et leur rapport à l’amour. Ils sont issus de 3 milieux différents, des quartiers chics urbains aux banlieues populaires, en passant par les zones rurales.
Le résultat de cette enquête démontre que, quel que soit leur milieu d’origine, ces jeunes sont assez conservateurs : le couple « normal », selon eux, est un couple hétérosexuel, monogame, qui se marie… En résumé, il y a assez peu de places pour les personnes qui sortent des codes normatifs du système. Cela explique potentiellement pourquoi les gender fluids, entre autres, subissent encore des violences.
Les outils que l’on pourrait mettre en place
Je parlais précédemment de sensibilisation des jeunes au sein des établissements scolaires. On pourrait même aller encore plus loin, en allant former le personnel des collèges et lycées, afin qu’ils puissent eux-mêmes montrer l’exemple et apporter des outils de non-discrimination aux élèves : comment s’adresse-t-on à une personne trans ou non binaire ? Est-ce qu’on appelle une personne gender fluid par le genre qu’elle souhaite utiliser ? En somme, la question est de se dire : comment sensibilise-t-on les adultes pour qu’ils sensibilisent les enfants à leur tour, en vue d’une société plus inclusive ?
Je pense qu’il serait également important que les intervenants extérieurs qui viennent sensibiliser sur ces sujets puissent venir sur un temps long, pas juste une ou deux heures ! D’une part, car c’est bien trop court pour réellement éduquer sur ces questions et, d’autre part, car cela permettrait aux jeunes de se sentir plus à l’aise : ce sont des sujets intimes et on doit se sentir suffisamment en confiance pour pouvoir en parler.
N’oublions pas que les jeunes d’aujourd’hui seront les décideurs de demain, et que nous pouvons leur offrir des outils permettant de construire une société plus ouverte, acceptant les identités de chacun. A l’heure actuelle, le conservatisme grimpe un peu partout en Europe, mais ce n’est pas une fatalité en soi !
À mon sens, les questions comme la fluidité de genre sont encore traitées de manière superficielle aujourd’hui. C’est de l’ordre de la représentation scénique : la pride, l’Eurovision, les séries… Dans ce cadre-là, les personnes homosexuelles, gender fluid ou trans vont être acceptées, car elles correspondent à un imaginaire, à une performance artistique et je dirais même à un folklore, pour certains.
Dans la vie quotidienne, c’est tout autre chose ! Sortir dans l’espace public quand on est gender fluid, gay ou lesbienne par exemple, et que l’on renvoie une image différente, ce n’est pas évident, parce qu’il y a encore beaucoup d’incompréhension et de désinformation. Si aujourd’hui, vous voyez une personne se disant gender fluid, avec une apparence d’homme, habillée en femme, il n’est pas certain que tout le monde comprenne et tolère.
D’après les derniers chiffres émis par SOS homophobie, le nombre de cas de transphobie a augmenté de 35% en 2023, par rapport à 2021. [Cela inclut les gender fluids, qui subissent, eux aussi, des agressions liées à leur apparence et à leurs choix de vie, ndlr.]. On est donc encore loin d’une société inclusive : d’où l’importance d’une sensibilisation à grande échelle !
Kostia Lennes est doctorant en anthropologie à l’Université Libre de Bruxelles et en sociologie à l’Université Paris Cité. En 2015 et 2016, il a mené un travail de terrain au Mexique sur les trajectoires d’hommes gays et migrants de retour des États-Unis. Sa recherche doctorale, commencée en 2018, porte sur la relation escort-client dans le contexte de la prostitution masculine sur Internet à Paris.
