Chili : pourquoi la nouvelle génération est-elle résolument féministe ?

C’est un fait : les jeunes femmes chiliennes veulent mettre fin à l’héritage pinochétiste sévissant dans le pays, profondément marqué par le sexisme. Ainsi, depuis quelques années, on assiste à l’essor de mouvements féministes portés par la jeune génération, luttant contre les violences à l’égard des femmes. La parole se libère progressivement grâce à ces jeunes militantes. Elles souhaitent ouvrir un nouveau chapitre : celui d’une société plus égalitaire, où les femmes seraient traitées à l’égal de leurs concitoyens. Pour nous aider à y voir plus clair, Isabel Castillo et Lucia Miranda Leibe, deux jeunes chercheuses spécialisées sur la question des inégalités de genre, nous livrent leurs éclairages. Lumière sur la Gen Z au Chili : une génération résolument féministe.

Petite piqûre de rappel sur la lutte des femmes au Chili au cours de l’histoire 

« L’engagement féministe est ancré dans l’ADN chilien depuis plusieurs siècles, et se poursuit de génération en génération » explique Isabel Castillo, dont les travaux de recherche portent notamment sur l’impact des mobilisations féministes sur la société chilienne1

Si au début du XXe siècle, le pays voit naître ses premiers mouvements féministes à l’instar du MEMCH (un mouvement en faveur de l’émancipation de la femme chilienne luttant, entre autres, pour le droit de vote et un meilleur accès à l’éducation), le régime de Pinochet met brutalement un terme à cet essor. L’homme politique prend le pouvoir par un coup d’État en 1973, renversant le président socialiste en place, Salvador Allende. Les militantes sont alors arrêtées, persécutées, torturées et beaucoup sont contraintes à l’exil.  

Malgré ce régime autoritaire, les féministes se battent contre leur ostracisation et luttent pour leur liberté, à la maison comme dans la sphère sociale. Elles dénoncent les viols et les humiliations sexuelles que subissent les militantes au sein des centres de détention, et militent pour le droit à l’avortement. Cela fait suite à une mesure radicale prise par Augusto Pinochet en 1989, interdisant tout type d’interruption volontaire de grossesse (l’IVG était autorisée pour motifs médicaux depuis 1931). Il faudra attendre 2017 pour que la donne change ! Les femmes ont aujourd’hui un accès partiel à l’avortement, en cas de viol ou de risque de santé. 

«  Le slogan des féministes sous la dictature était le suivant  : « democracia en el país, en la casa y en la cama » (démocratie dans le pays, à la maison et dans le lit) » précise Isabel Castillo. D’après la chercheuse, ces paroles résonnent encore aujourd’hui pour les femmes, car elles vivent toujours au sein d’une société sexiste, aussi bien dans leur foyer que dans toutes les strates sociales. 

La Gen Z au Chili : digne héritière de ses aînées  

À l’heure actuelle, la jeune génération s’indigne de la très lente progression législative en matière de droits de femmes et continue de protester contre le système en place, à l’instar de ses prédécesseuses. « À titre d’exemple, jusqu’en 2020, le système juridique chilien était très conservateur en matière de violence domestique. Plutôt que de punir l’agression réalisée par le conjoint, l’idée était d’inciter à la réconciliation, au nom de l’unité familiale. On privilégiait ainsi les processus de médiation, même lorsque les femmes avaient été extrêmement violentées par leur mari. En somme, bon nombre d’agresseurs restaient impunis pour leurs actes. » précise Isabel. En effet, ce n’est qu’en 2020 que le terme de féminicide est apparu dans la loi chilienne, s’accompagnant d’une augmentation des peines applicables en cas de violence domestique.  

En d’autres termes, la société chilienne reste assez conservatrice. Les violences sexistes subsistent un peu partout, notamment au sein des universités. À ce titre, un « #Meetoo étudiant » émerge depuis quelques années. Le mouvement dénonce les agressions sexuelles que subissent les jeunes femmes au sein des établissements, aussi bien de la part de leurs camarades que du corps enseignant. 

Printemps 2018 : le « mai féministe » libère la parole 

Depuis 2011, les universités chiliennes font l’objet de grands mouvements étudiants protestataires. Si au début des années 2010, les jeunes se mobilisaient par milliers dans les rues pour dénoncer un système beaucoup trop inégalitaire pour les étudiants issus des classes populaires (manque de subventionnement et privatisation des établissements, frais d’inscription exorbitants…), en demandant un accès libre et gratuit à l’université, les protestations ont pris une autre tournure en 2018.  

Il s’agissait alors de libérer la parole sur les agressions sexuelles se produisant dans le milieu universitaire, mais aussi de demander davantage de régulation en la matière. En somme, les étudiantes ont levé le poing contre l’absence de protocoles destinés à protéger les femmes dans le milieu universitaire. 

« Il y a eu un véritable tremblement de terre au sein des universités du pays, lorsqu’en avril 2018, un groupe de jeunes féministes se sont insurgées contre les agressions sexuelles ayant eu lieu au sein de l’université Australe du Chili, à Valdivia. » explique Lucia Miranda Leibe, chercheuse à l’université catholique Silvia Henriquez (dont les travaux de recherche portent, entre autres, sur les mobilisations féministes dans le milieu étudiant2). « C’est ce que l’on a appelé le  » mai féministe » »  ajoute Isabel Castillo. 

Les mobilisations étudiantes de Valdivia dénonçaient le laxisme dont avait fait preuve le conseil académique de l’établissement, suite aux accusations portées contre Alejandro Yáñez Cárcamo, un professeur de biologie impliqué dans plusieurs affaires d’agressions sexuelles. Lorsqu’il a été annoncé que l’agresseur allait « simplement » être muté dans un autre département en guise de sanction, un grand nombre d’étudiantes se sont rassemblées pour protester contre cette peine, beaucoup trop légère selon elles. Ces dernières obtinrent gain de cause quelque temps plus tard : une enquête plus approfondie fut menée, conduisant au renvoi et à la destitution de Cárcamo. 

« Il y a eu un effet boomerang suite à cela » précise Lucia Miranda Leibe. Progressivement, d’autres jeunes femmes se mettent à dénoncer les mêmes pratiques au sein de leurs établissements. « Face à ces violences, les jeunes militantes réclamaient davantage de mesures pour pénaliser les abus physiques, avec des sanctions concrètes contre les agresseurs, qui n’étaient jusqu’ici pas inscrites dans la loi chilienne.» ajoute-t-elle. 

La vague féministe s’étend progressivement à toute la société chilienne…  

Nul doute, l’événement de Valdivia a eu un effet domino sur les universités et, plus généralement, sur la société. La jeune génération, en particulier, a commencé à mettre en lumière les violences que subissent les femmes au quotidien. Au fur et à mesure, d’autres mouvements militants se joignent aux protestations, notamment des groupes en faveur de la dépénalisation de l’avortement, de la lutte contre le féminicide ou contre les stéréotypes de genre. 

« Les protestations se sont élevées dans toutes les sphères sociales et les langues ont commencé à se délier, à l’instar de #Meetoo qui avait émergé l’année précédente.  Beaucoup de femmes se sont identifiées à ce que vivaient les jeunes étudiantes, car cela faisait écho aux violences qu’elles subissaient dans leur foyer ou à l’extérieur. » décrit Isabel Castillo.  

Comme l’explique la chercheuse, ce mouvement – que l’on pourrait qualifier de second mai 68 – a libéré la parole au sein de la jeune génération chilienne. Plusieurs milliers de femmes se sont mises à défiler dans les rues pour protester contre l’inaction de l’État et des instances juridiques en matière de sexisme. Elles s’insurgeaient du fait qu’aucune loi ni protocole était mis en place pour protéger les femmes des violences de genre dans le pays.  

<h3>Quelques exemples de revendications </h3> 

Voici quelques-unes des demandes formulées par la jeune génération chilienne en matière de justice sociale pour les femmes : 

  • Arrêter de subventionner les hôpitaux refusant d’appliquer la loi sur l’interruption de grossesse et, de manière plus globale, étendre le champ de l’IVG à toutes les femmes (et non seulement celles qui risquent leur santé). 
  • Une perception plus équitable de revenus (selon l’Organisation de coopération et de développement économiques, environ 65% des hommes ont un emploi rémunéré, contre 47% des femmes3). 
  • Une meilleure représentation des femmes au sein de l’université (d’après une récente enquête, les femmes ne représentent que 45% du corps professoral. En outre, elles sont embauchées à 24,5 heures par semaine, contre 24,9 pour les hommes4). 
  • Une loi concrète contre les agressions sexuelles. Au Chili, le harcèlement sexuel n’est puni par la loi que dans le cadre des relations de travail et la justice est qualifiée de très laxiste envers les agresseurs. L’affaire Martin Pradenas en est la preuve : la peine du jeune homme, s’élevant initialement à 20 ans de prison, a finalement été annulée par la Cour suprême,  malgré des agressions sexuelles avérées contre 5 femmes âgées de 13 à 21 ans. 

… Jusqu’à l’ « estallido social » (explosion sociale) 

À plus grande échelle, d’autres inégalités ont été mises à nu dans le pays, en particulier l’immense fracture sociale se dessinant depuis de nombreuses années. Le 18 octobre 2019, des lycéens de Santiago ont décidé de ne pas payer leur titre de transport, suite à l’augmentation du prix du ticket de métro à hauteur de 30 pesos (soit 35 centimes d’euros : une somme conséquente pour la classe populaire chilienne vivant dans une extrême précarité). Cette mesure – finalement annulée par le gouvernement – a fait émerger un débat plus profond au sein de la société chilienne, à savoir l’extrême libéralisation d’un système creusant chaque jour un peu plus les inégalités. 

À l’instar du mouvement estudiantin féministe, cette action coup de poing s’est propagée dans l’ensemble du pays et des milliers de jeunes se sont mis à manifester contre un pouvoir beaucoup trop répressif et inégalitaire. 

Aujourd’hui, la Gen Z chilienne n’hésite pas à montrer son mécontentement lorsqu’elle le juge nécessaire, afin de dénoncer les injustices sociales. « C’est dans ce contexte qu’est né le mouvement de Las Tesis, un collectif de jeunes femmes dont la chorégraphie et le slogan « le violeur, c’est toi » sont devenus viraux dans le monde entier ». explique Lucia Miranda Leibe. 

Las Tesis ou l’illustration d’un « ras le bol » collectif 

Las Tesis est un collectif de jeunes femmes, originaires de Valparaiso, dont l’objectif est de sensibiliser aux violences sexistes que subissent les femmes au Chili. Elles se sont pour la première fois réunies le 25 novembre 2020 dans les rues de Valparaiso et de Santiago, à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes, en réalisant une chorégraphie et une chanson reprises par des femmes dans le monde entier. 

« Cette performance vise à mettre en lumière la façon dont l’Etat et les institutions juridiques gèrent – ou plutôt ne gèrent pas – les violences que subissent les femmes » précise Isabel Castillo. Comme le rappelle la ministre de la santé, Ximena Aguilera, une femme est victime d’agression sexuelle toutes les 14 minutes au Chili5.  

Le collectif de Las Tesis et d’autres associations féministes le déplorent : ces agressions sont également réalisées par les instances censées protéger les citoyennes, à savoir la police et les militaires. Par conséquent, lorsqu’elles scandent : « le violeur, c’est toi, ce sont les policiers, les juges, l’État, le président », elles font notamment référence aux viols, mutilations, abus et tortures que subissent les manifestantes, ainsi qu’aux violences domestiques. Les manifestantes se sont ainsi bandé les yeux en pointant un doigt accusateur, pour symboliser ce que l’État refusait de voir. 

On avance lentement mais sûrement 

Même si la jeune génération s’empare à bras le corps du traitement réservé aux femmes au sein de la société chilienne, il n’en reste pas moins un pays qui progresse lentement. « Pour mettre fin au sexisme, il est impératif d’assurer une éducation sexuelle au sein des établissements scolaires dès le plus jeune âge » recommande Lucia Miranda Leibe.  

 « Il n’y a pas – ou très peu – d’actions gouvernementales qui vont en ce sens à l’heure actuelle. Dans les universités, par exemple, les réactions face aux accusations d’agression sexuelles ont été diverses. Si certains établissements ont mis en place des secrétaires de genre visant à sensibiliser sur le sujet et à contrôler davantage les violences avec des protocoles plus stricts, d’autres au contraire, ont puni les jeunes étudiantes en les expulsant de l’université ! Pour couronner le tout, il y a encore beaucoup de professeurs victimes d’accusations qui sont restés à leur poste et continuent d’exercer. » ajoute la jeune chercheuse. 

Une lueur d’espoir se dessine néanmoins dans le pays, notamment grâce à l’élection d’un président de gauche, Gabriel Boric, qui met en avant les femmes dans sa politique : sur 24 postes au sein de son gouvernement, 14 ont été confiés à des femmes. On doit en partie son élection aux femmes de moins de 30 ans, séduites par le programme résolument féministe du candidat (lutte contre les violences faites aux femmes et aux personnes LGBTQIA+, service public de garde d’enfants, dépénalisation de l’avortement…).  

Toutefois, malgré le militantisme de la jeune génération chilienne, l’avancée en matière de justice sociale dans le pays reste encore limitée, comme le rappelle Lucia Miranda Leibe. « Le 4 septembre 2022, les chiliens ont rejeté massivement le projet d’une nouvelle constitution qui voulait en finir avec celle dont nous avions hérité sous Pinochet. Elle prévoyait, entre autres, de dépénaliser l’avortement ou de faire reconnaître travail domestique comme une source de revenus pour les femmes. »  

La société chilienne n’est peut-être pas prête pour ces changements majeurs, mais les jeunes citoyens n’en restent pas moins très engagés et continuent de se mobiliser pour démanteler l’héritage sexiste perdurant dans le pays. « Grâce aux réseaux sociaux, il est désormais plus difficile d’invisibiliser les femmes. Les violences sont dénoncées sur Twitter, Facebook ou YouTube à travers des manifestations ou des flashmobs par exemple, relayés un peu partout dans le monde. Je considère que c’est une avancée, même s’il reste encore de nombreux progrès à faire dans le pays à l’égard de la situation des femmes » conclut Lucia. Nous aussi, on y croit ! 

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